Entretien avec Benca Scarné DORMÉLUS : Défis et Perspectives de l’Administration Scolaire en Haïti 🇭🇹

Benca Scarné DORMÉLUS

SG: Bonjour, Benca, j’espère que tu vas bien ?

BSD: Bonjour GABRIEL, ça va, merci. 

Je le souhaite pour toi également. Sincèrement, je m’attends à ce  qu’on passe un bon moment et que cette séance nous soit bénéfique.

 

SG: Moi aussi, je suis extrêmement content de t’avoir pour cette entrevue, j’espère qu’elle sera extrêmement riche. 

Je sais que tu détiens une licence en administration scolaire délivrée par l’Université Quisqueya (UniQ).

 

Est-ce que tu peux nous parler de ton parcours professionnel et comment tu es devenue technicienne en administration scolaire ?

 

BSD:  Pour te dire, j’ai toujours été partagée entre des domaines et je pivotais entre l’administration, la psychologie, l’éducation et le droit.

Quand je me suis inscrite à l’Université Quisqueya (UniQ), c’était en sciences de l’éducation avec une Option préscolaire et primaire parce que j’étais fascinée par l’enseignement au niveau de la maternelle et la petite enfance en général, au départ c’est ce qui m’animait. 

 

À partir de ma deuxième session, quand j’ai commencé à m’informer un peu plus sur les différentes possibilités et les différentes carrières en éducation, je me suis dit que j’aurais l’occasion de faire un deux en un, donc c’est pour cela qu’à partir de ma deuxième session, j’ai fait une demande pour changer de préscolaire-primaire à administration scolaire.

 

Au final, j’ai fini par obtenir ma licence, disons que j’ai terminé  les cous en 2018. Depuis lors, je travaille en tant que responsable à l’administration d’une école. Et cela fait déjà  six ans. 

Entre autres, j’ai pris part à une multiplicité de formations pour me perfectionner, un peu en management, en éducation spéciale plus particulièrement  le Trouble Déficitaire de l’Attention avec ou sans Hyperactivité(TDAH), et en leadership.

 

SG: Parfait. Tu as terminé tes études universitaires en 2018 et tu as six ans d’expérience. Quelles sont les expériences antérieures qui t’ont le plus préparé à ton rôle actuel?

 

BSD: Au-delà  de mon  éducation  de qualité  que je dois à ma famille dont ma mère particulièrement, j’ai eu l’opportunité  de grandir à l’église et le privilège de devenir chrétienne. J’ai commencé à travailler à l’église très tôt. Je me souviens avoir été monitrice d’enfants dès  dès mes 14 ans après ma  fameuse exclusion…

Ça a commencé lorsque j’ai été chassée du culte d’enfant pour avoir dérangé le service  à plusieurs  reprises.  Après cet incident, ma mère m’a punie en me suspendant pendant quatre dimanches. À mon retour, j’ai décidé de revoir ma conduite et de devenir un modèle pour les autres. J’ai donc commencé à être monitrice de fait… après cela, j’ai progressé pour devenir membre du Comité du département  des enfants et de la jeunesse  de mon église puis j’ai occupé le poste de secrétaire au sein du comité  de l’Association  des Jeunes Baptiste  Conservatrice  de l’Ouest (AJBCO), de Jeune ministre au sein du Gouvernement Jeunesse d’Haïti  et même du comité exécutif de mon église, Ces expériences ont été mes premières leçons de leadership. Pendant mes études, j’ai également effectué des stages dans l’enseignement, couvrant les niveaux préscolaire, fondamental et secondaire, ainsi que dans la supervision scolaire, fait du volontariat au niveau de la direction des affaires étudiantes et représenté ma faculté en faisant parti des déléguée au cours de ma dernière année de licence. 

 

SG: En tant que responsable d’une institution scolaire, compte tenu de la situation actuelle du pays, quels sont les défis spécifiques auxquels votre école est confrontée, ou quels sont les défis spécifiques auxquels l’administration scolaire est confrontée dans leur travail en Haïti?

 

BSD: Le plus grand défi auquel nous sommes confrontés est de maintenir la scolarisation des enfants malgré les crises fragilisant  de plus en plus le système  éducatif, En ce moment, demander aux parents d’envoyer leurs enfants à l’école devient un investissement  et un risque énorme, et même si nous prenions ce risque, le climat actuel ne favorise pas toujours l’enseignement en présentiel. Notre principal défi est donc de poursuivre les cours peu importe le contexte. Nous faisons de notre mieux pour assurer la continuité de l’enseignement et pour maintenir l’existence de l’école, tout en veillant à offrir une éducation de qualité. De plus, nous nous efforçons de maintenir une forte relation entre l’école et les familles, en priorisant le bien-être des enfants. Convaincre les parents de l’importance de la poursuite de l’éducation à distance constitue également un défi majeur. Heureusement, nous bénéficions de leur soutien et avons la possibilité de nous améliorer progressivement.

 

SG: Tu viens de mentionner certains défis, tels que l’accessibilité de l’éducation pour les apprenants et la motivation du corps professoral ainsi que des parents. Maintenant, quelle est l’importance de la technologie en ce moment si difficile?

 

BSD: Je dirais que maintenant, la technologie n’est plus une option. À un certain moment, elle était considérée comme un complément à l’éducation. On l’utilisait pour rendre les cours plus dynamiques. Mais aujourd’hui, je dirais que la technologie est indispensable. Sans elle, maintenir l’enseignement à distance serait impossible. Dans la plupart des cas, pour assurer les cours en ligne, nous devons utiliser une plateforme où les contenus sont hébergés, et ensuite avoir des outils de communication comme Zoom, Moodle, Google class room ou WhatsApp pour les échanges. La technologie est devenue notre partenaire essentiel.

 

SG: En tant que responsable au sein de l’administration scolaire, être un bon gestionnaire est essentiel. Comment gérez-vous, ou comment votre équipe gère-t-elle les ressources humaines dans un environnement scolaire parfois incertain ?

 

BSD: Gérer les ressources humaines est un défi de taille. Nous ne prétendons pas tout maîtriser, car cela demande des compétences en constante évolution. Dans un environnement où les personnes évoluent et vivent des situations variées, il est essentiel que les tâches soient clairement définies. Chaque membre de l’équipe, qu’il s’agisse de la directrice ou du personnel de soutien, joue un rôle important dans le fonctionnement de l’école. Nous nous efforçons de définir clairement les responsabilités de chacun et de maintenir une communication ouverte. La gestion responsable et efficace fait appel à un niveau de gestion de soi  car je dois être en mesure de me gérer moi-même pour mieux gérer les autres.

 

SG: Avec six ans d’expérience, de 2018 à 2024, quelles sont les principales priorités ou initiatives que vous avez mises en place pour améliorer l’administration scolaire que vous gérez, ou en tant qu’assistante ?

 

BSD: Nous avons réalisé de nombreux progrès au fil des années. Bien que je ne puisse pas tous les énumérer, je suis reconnaissante pour les avancées réalisées. Je suis quelqu’un de dynamique et innovant, ce qui peut parfois surprendre mes collègues. Nous avons introduit de nombreux changements et améliorations, mais nous avons également été confrontés à des défis. La gestion des ressources qu’elles soient : humaine, matérielle ou financière, la communication, la sociologie et la psychologie sont des domaines qui exigent beaucoup d’efforts et d’adaptabilité. Chaque jour, de nouveaux défis se présentent à nous, mais je suis satisfait du progrès que nous réalisons.

 

SG: Parlons maintenant de l’administration scolaire, en tenant compte de l’insécurité qui sévit en Haïti, et sachant que le secteur éducatif est souvent l’une des premières victimes. Comment votre administration fait-elle face à des ressources limitées alors que les parents sont réticents à payer les frais de scolarité ?

 

BSD: La situation économique difficile en Haïti nous oblige à faire de notre mieux avec les ressources limitées dont nous disposons. Nous comprenons que de nombreuses familles sont confrontées  à des difficultés financières, on dirait que soumettre une nouvelle facture  liée aux frais de scolarité ne fait qu’ajouter à leur fardeau En tant qu’administratrice scolaire, je sais ce que c’est de devoir gérer une institution dans des conditions économiques difficiles. Nous faisons de notre mieux pour maintenir l’école vivante avec les variations en termes de ressources disponibles, mais il est clair que nous avons besoin de changements économiques pour améliorer la situation à long terme.

 

SG: L’ONU a énuméré une multiplicité d’objectifs, surnommés ODD, les objectifs de développement durable, parmi lesquels il y a des ODD qui ont rapport avec l’éducation. 

Il y a l’ODD 4, l’ODD 5, l’ODD 3 et l’ODD 17. 

L’ODD 4 nous parle de l’accès à une éducation de qualité et de la promotion de l’égalité des sexes. L’ODD 5 concerne la promotion de la santé et du bien-être. 

Quant à l’ODD 17, il s’agit du renforcement des partenariats pour la réalisation des objectifs, afin d’améliorer les systèmes éducatifs et de favoriser le développement durable à l’échelle locale et mondiale. 

 

Maintenant, ma question est la suivante : quelles sont les principales responsabilités et fonctions d’un administrateur scolaire dans la promotion de l’excellence éducative et la gestion efficace d’une école ?

 

BSD: Effectivement, l’administration scolaire opère sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale. Cependant, je pense que la responsabilité première revient à l’institution de créer un climat scolaire  en adéquation avec ces ODD. 

 

Comment pouvons-nous garantir l’égalité des enfants en classe si cette vision n’est pas partagée et promue  la direction de l’école ? 

 

Surtout dans le contexte haïtien, cela représente un défi supplémentaire et je crains que toutes les institutions ne soient pas encore prêtes ou ne comprennent pas pleinement cette problématique. 

 

La première responsabilité consiste donc à formuler des objectifs clairs. 

Ensuite, l’administration doit veiller à ce que ces règles et objectifs soient bien définis et communiqués au personnel et aux familles. 

Nous devons nous attendre à relever de nombreux défis pour préparer les enfants à un monde de plus en plus interconnecté. 

De plus, je considère que l’administration a un rôle formateur crucial. 

Nous devons convaincre la communauté scolaire de cette dynamique et relever le défi de maintenir la qualité de l’éducation. 

La science de l’éducation est en constante évolution et nous devons nous efforcer d’apprendre et de nous adapter en permanence pour le bien de nos élèves et de la société dans son ensemble. 

Les défis sont nombreux, mais nous devons rester ouverts et faire de notre mieux pour transformer nos écoles en moteurs de progrès pour Haïti et au-delà.

 

SG: Quel conseil pour les  jeunes qui souhaitent se lancer dans l’administration scolaire ? Et après six ans d’expérience, contestez-vous l’idée selon laquelle l’éducation en Haïti est uniquement destinée aux plus démunis ? 

 

BSD: Je tiens à préciser que je suis en éducation par choix et par vocation. 

Dès le départ, je savais dans quoi je m’engageais. Bien que de nombreux jeunes, confrontés à des difficultés économiques après leurs études, se tournent vers l’enseignement, ce qui n’est pas toujours favorable au système éducatif, je tiens à souligner que l’administration scolaire exige un large éventail de compétences. 

Il ne s’agit pas seulement d’occuper un poste de bureaucrate confortable. 

En tant qu’administratrice scolaire, je joue le rôle de secrétaire, de parent, de conseillère, d’urgentiste,  de psychologue, d’infirmière et bien plus encore.

 

SG: Pour ma part, je n’étais pas passionné par les sciences de l’éducation. 

La seule personne qui m’a incité à aimer ce domaine, sans le savoir, est feu Farah Martine Lhérisson Lamothe, lors de son cours d’introduction à l’administration scolaire à l’université Quisqueya. 

Ainsi, en écoutant Mme Farah Martine Lhérisson  Lamotte, j’ai découvert mon intérêt pour les sciences de l’éducation. 

En t’écoutant, j’ai pu retrouver cette passion. Quels sont les autres mentors ou modèles qui ont influencé ta carrière professionnelle ?

 

BSD: Bien sûr, en plus de Mme Lamothe, j’ai eu le privilège d’être encouragée par Marlène Etienne une pionnière en petite enfance en Haïti, Mme Desta mon enseignante de 6ème année fondamentale qui m’a partagé son amour pour l’éducation ainsi que d’autres enseignants de l’université Quisqueya (UniQ) comme M. Junot Joseph, Pascal Néry Jean Charles, Ralphson Pierre, qui ont tous été des modèles inspirants pour moi.

 

SG: Benca Scarné Dormélus, quels sont tes projets futurs ou aspirations dans le domaine de l’administration scolaire ?

 

BSD: Actuellement, j’ai une admission pour commencer une maîtrise de recherche en éducation. Mes recherches  devraient  permettre de pister et de trouver des réponses intéressantes  sur la mise en place de l’enseignement à distance dans un contexte haïtien. 

Je suis particulièrement intéressée par la macro planification éducative et le développement par l’éducation. Ce projet représente une étape importante dans la réalisation de mes objectifs professionnels. Je prévois également de suivre d’autres formations dans le futur pour continuer à élargir mes compétences.

 

SG: Je te souhaite bonne chance dans tes projets futurs. Que Dieu t’accompagne et te guide dans tes parcours. Ce fut un plaisir de t’avoir ici, et j’espère que les lecteurs de The Gabriel POST seront ravis de te lire. Merci beaucoup d’avoir accepté notre invitation. 

Ce fut un plaisir.

BSD: C’est à moi de te remercier. Quand tu m’as contacté, j’étais tellement ému, car je ne m’y attendais pas. C’est à moi de te remercier de m’avoir donné l’opportunité de parler un peu de mon parcours. J’espère que les lecteurs prendront plaisir.

Merci

 

Stanley GABRIEL 

Rédacteur en chef de TGP

stanley.gabriel@thegabrielpost.com


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