Dans la vaste plaine de Darbonne, au cœur de la commune de Léogâne, l’usine sucrière Jean Léopold Dominique demeure silencieuse. Ses machines, jadis symbole de modernité agricole et d’espoir économique, sont aujourd’hui rongées par le temps. Plus qu’un simple arrêt industriel, la non-réouverture de cette usine incarne l’échec répété des politiques publiques de relance productive en Haïti.
Une usine stratégique devenue fantôme Inaugurée en 1983, l’usine de Darbonne devait structurer la filière canne-sucre dans l’Ouest du pays. À son apogée, la plaine de Léogâne comptait plusieurs milliers d’hectares de canne à sucre, faisant vivre directement ou indirectement des milliers de familles paysannes. L’usine offrait des emplois saisonniers et permanents, soutenait la production de clairin et contribuait à la circulation de liquidités dans toute la région. Mais faute d’entretien, de vision à long terme et de politique agricole cohérente, l’infrastructure a progressivement cessé de fonctionner. Depuis, les annonces de relance se succèdent sans jamais se concrétiser.
Des conséquences sociales lourdes Pour les anciens ouvriers et cultivateurs, l’arrêt de l’usine a été un coup dur.
«Quand l’usine fonctionnait, on savait à quoi s’en tenir. On plantait la canne avec l’assurance d’un débouché. Aujourd’hui, beaucoup ont abandonné la terre» , confie Jean-Robert Fils, ancien planteur de Darbonne.
Le chômage rural s’est accentué, poussant de nombreux jeunes à migrer vers Port-au-Prince ou à tenter l’exil. Les terres autrefois cultivées sont progressivement converties en zones résidentielles anarchiques, accélérant la disparition de la vocation agricole de la plaine.
Un potentiel toujours intact Pourtant, selon plusieurs agronomes, le potentiel de Darbonne reste réel. La zone bénéficie encore de sols fertiles, d’un savoir-faire paysan transmis de génération en génération et d’une position stratégique proche de grands axes routiers.
« Une usine sucrière moderne peut aujourd’hui produire du sucre, de l’éthanol, du clairin de qualité exportable et même de l’électricité à partir de la bagasse », explique l’ingénieur agronome Michel André Joseph, spécialiste de l’agro-industrie.
La relance de l’usine pourrait ainsi s’inscrire dans une logique d’économie circulaire et de transition énergétique, créant une chaîne de valeur complète autour de la canne à sucre.
Comparaison avec d’autres expériences haïtiennes L’échec de Darbonne contraste avec certaines initiatives locales plus modestes mais mieux intégrées. À Saint-Michel de l’Attalaye ou à Camp-Perrin, des distilleries artisanales modernisées ont réussi à structurer la production de clairin, à créer des marques reconnues et à accéder au marché international. Ces expériences montrent qu’une relance est possible lorsque les producteurs sont impliqués, que la gestion est transparente et que l’État joue un rôle de facilitateur plutôt que de simple annonceur.
L’État face à ses responsabilités Depuis des années, la population de Léogâne réclame une décision claire : soit une réhabilitation sérieuse de l’usine, soit un transfert de gestion à un partenariat public-privé incluant les planteurs et la diaspora. Jusqu’ici, les promesses sont restées lettre morte.
« On ne peut pas continuer à parler de sécurité alimentaire et laisser mourir des infrastructures capables de produire », déplore une responsable d’organisation paysanne locale.
Un symbole national Au-delà de Léogâne, l’usine Jean Léopold Dominique est devenue le symbole d’un pays qui peine à transformer ses potentialités en richesse durable. Sa non-réouverture pose une question fondamentale : Haïti veut-elle encore produire ou se résigne-t-elle à dépendre exclusivement des importations ?
Tant que cette question restera sans réponse, l’usine de Darbonne continuera de se dresser, muette, comme le rappel d’un avenir agricole sacrifié.
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